Le parti pris du paysage

 

par Henry Griffon

L’histoire qui me lie à Raphaël Toussaint remonte à mes plus jeunes années. Très tôt attiré par l’Art, sûrement par atavisme familial, j’avais grâce à lui un artiste in situ. Nous nous accompagnons depuis 50 ans. Il a fait de moi un historien amateur et je me retrouve confronté aujourd’hui, pour la troisième fois, à la délicate tentative de faire un point sur les vingt années écoulées depuis la rétrospective à l’hôtel du Département. En introduisant ce texte, je suis comme René Robin dans l’angle de lumière sous la voûte des Roches-Baritaud, le chemin trace le paysage pour amener le visiteur à la demeure finale. Après 50 ans de travail, j’ai le sentiment d’un début de conclusion. En relisant mes précédents textes, je me dis que l’occasion est trop belle, il serait dommage de s’y soustraire.

Coup d’œil sur l’exposition grâce à la soixantaine de tableaux choisis durant cette période de 1994 à 2015. Un survol rapide du corpus d’œuvres présentées aboutit au double constat: Toussaint est u paysagiste et un coloriste. Partant des quatre critères de Roger de Piles qui font un tableau, du sujet, du dessin, de la composition et de la couleur, j’ai regroupé quatre thèmes dominants: le Toussaint classique (environ une trentaine de pièces), le thème des logis vendéens (une vingtaine de pièces), celui des marines du Vendée Globe (sept pièces), enfin celui des sujets religieux (quatre pièces).

Le premier thème s’inscrit dans la tradition classique de l’œuvre: choix d’un site pour sa qualité, son environnement, le travail de sa composition; généralement le prétexte principal au tableau reste le paysage de terre ou de mer. La composition est déterminante, l’animation est accessoire. J’avais déjà utilisé le terme de védutiste, dans le sens de sa fidélité au sujet. Les exemples sont nombreux: les deux vues du Mont des Alouettes, « Noirmoutier – Les vieux gréements», « Le Belem aux Sables d’Olonne », « Orthez– Le Pont vieux »… Poursuivant la troisième période que j’avais appelée « maîtrise de la lumière », les tableaux comme « Couché de soleil sur le passage du Gois », ou « Effet de lumière sur l’église de la Chapelle Palluau » sont exemplaires. Toussaint se place dans la tradition classique du paysage français en apportant une touche personnelle qui le rend unique. « La Pie qui vole » est un bel hommage à Claude Monet.

Cette même technique est aussi appliquée aux logis vendéens. Les bâtiments deviennent le sujet le sujet principal du tableau. La réussite dépend alors de la qualité du lieu et de son architecture pas toujours du plus grand intérêt. Toussaint n’et pas un portraitiste de maisons. Un tableau est l’expression du choix de l’artiste et de la mise en œuvre de son talent. Cependant, il nous faut citer quelques beaux exemples: Les Roches-Baritaud, Sainte Hermine, La Chabotterie, La Métairie, La Grève, La Flocellière, La Popelinière, La Violière… Les logis vendéens rejoignent les sujets classiques sur les enjeux essentiels de l’art de Toussaint.

Les neiges pour lesquelles l’amateur a toujours une tendresse particulière participent à la renommée de l’artiste. Quelque soit le sujet, l’engagement est un sacerdoce, il n’y a pas de relâchement dans la recherche du bel ouvrage. Le corpus principal reste dédié à la Vendée, à ses côtés, à son bocage, à ses marais, et peut-être plus particulièrement au ciel si caractéristique et changeant au gré des minutes et des déplacements. « C’est dans le cœur des hommes que s’achèvent les paysages » écrivait Jean Yole.

Je n’ai jamais eu à traiter du Vendée Globe et des sujets religieux. Ils sont cependant bien présents depuis 1994. Les tableaux du Vendée Globe restent un paradoxe dans la production de Raphaël Toussaint: jamais l’artiste n’a flirté avec une quelconque actualité. Le propre de Toussaint est de construire une œuvre intemporelle au frontière de l’art singulier, tant il évolue dans un monde à lui.

Soudain, celui qui n’a jamais peint une automobile met sur les flots bateaux à moteur et voiliers d’avant-garde, d’un monde figé il se fait porte drapeau de la course au large. Que faut-il penser ? D’abord une liberté, celle de l’artiste qui à tout moment prend des risques, n’hésite pas à se contredire quitte à se tromper. Ensuite, une grande fidélité à la Vendée qu’il aime et qu’il porte au quotidien dans son travail.

Le Vendée Globe est un engagement mondial pour le département, c’est une façon d’accompagner l’histoire et cela semble logique pour celui que l’on nomme « Peintre de la Vendée ». De plus, c’est une façon de participer à la grande aventure du large, les uns sur les flots, lui dans son atelier. Le sujet n’est pas facile voire ambitieux: Toussaint relève un défi comme les coureurs du Vendée Globe. Enfin, c’est une façon nouvelle de promouvoir son art. Il n’hésitera pas à prendre un stand dans le village du départ pour vendre des livres, reproductions, calendriers, et posters de tableaux. L’occasion est belle de mieux diffuser son travail et d’entrer plus largement dans les maisons, de gagner en renommée. Les tableaux parlent d’eux mêmes, et les titres sont très précis. D’aucuns lui reprocheront de faire du marketing, c’et peu de chose à côté du show-biz des stars de l’art contemporain.

Il n’est pas possible de passer sous silence les quatre tableaux à sujet religieux: « Béatification de Jean Paul II, Lourdes, 2011 », « Impression nocturne sur la Vierge des Landes », « Biarritz le Rocher de la Vierge », « La Croix du Christ rayonnant sur le monde ». Toussaint, homme de conviction, laisse apparaître sa foi dans son travail. Depuis Bissière, Bazaine, Manessier qui ont fait l’art sacré en France après guerre, les convictions religieuses sont rarement affichées.

Toussaint le fait à sa manière, sort des sujets traditionnels pour oser la croix, la Vierge, le portrait de Jean-Paul II, centre de tableau. À une époque de consensus et de couardise, il faut saluer le croyant fidèle à son Église de cœur et d’esprit. Du point de vue artistique, il est intéressant de noter l’abandon de tous les repères classiques qui font l’œuvre de Raphaël Toussaint.

Il existe peu d’exemples dans l’histoire de l’art de sujet tournant le dos au regardeur comme dans la croix du Christ. L’artiste accompagne la congrégation, se place parmi les sœurs face à la croix, c’est d’ailleurs ce qu’il pratique depuis 50 ans tous les dimanches matins.

Au delà de cet accrochage à l’Hôtel du Département, la tentation est grande de faire un point rétrospectif sur ces 50 années, 1964-2014, qui ont fait l’œuvre: soit 883 tableaux, quelques dessins et 17 lithographies. Il n’y a pas de hasard ni d’improvisation dans une vie consacrée à la peinture, pas un jour sans s’asseoir devant le chevaler. Toussaint a choisi une vie monacale, se glissant chaque jour dans la robe de bure de son atelier, travaillant avec loupe et pinceaux fins pour peindre ses tableaux. 50 ans de constance, ce n’est pas rien.

En son temps, je m’étais autorisé au découpage de l’œuvre en trois étapes, 1964-1972: le naïf, 1972-1980: la transition, 1980-1994: le paysagiste, cette dernière période étant surtout justifiée par la découverte de la lumière et la mise en forme des reliefs. Après avoir canalisé les différents motifs de la période 1994-2014, il est bon d’en souligner les évolutions, de réaffirmer les grands principes, et peut-être de replacer l’œuvre dans son courant historique, l’art naïf. Raphaël Toussaint est avant tout un paysagiste même lorsqu’il aborde des marines, il les traite comme des paysages en témoigne ce superbe tableau « Noirmoutier – Les vieux gréements ». C’est ce qu’André Lhote appelait le paysage composé, faisant référence à Brueghel l’Ancien et à Patinir. « Il forme un tout parfait, un monde qui se suffit à lui-même et la plupart des détails sont à ce point complets et vastes qu’ils écrasent littéralement par leur ordonnance, leur poésie, leur vérité, les plus fameuses et les plus ambitieuses constructions des peintres modernes, XVIIIͤ et XIXͤ siècles compris, qui ont fait du paysage leur spécialité ». Depuis 50 ans, Toussaint travaille dans cet esprit, apportant le plus grand soin à ses supports, sa peinture traversera le temps et les tableaux se construisent suivant des étapes très précises.

La grande originalité de ses dernières années est peut-être l’éloignement par rapport au sujet, la mise à distance de l’anecdote, pour se concentrer sur la globalité. L’étude des formats est intéressante. Toussaint travaille grand angle, voit très large utilisant le format classique marine pour faire des paysages terrestres tels « La Venise verte par une belle journée d’été », « Le Retour des grands Voiliers aux Sables d’Olonne », « Hommage au Vendée Globe », « La Place Napoléon sous la neige ».

À la différence des premières époques où l’anecdote était portée par l’animation, mariages, fêtes foraines, parties de boules, vendanges, chasse, aujourd’hui le personnage est un élément décoratif, il sert à l’équilibre du tableau. Les ciels sont souvent proches des primitifs hollandais. En revanche, pas de scène de kermesse aux personnages truculents comme dans les premiers plans des tableaux de Brueghel.

Les personnages de Toussaint n’ont quasiment pas évolué. Plus de scènes coquines. Ils sont devenus plus sérieux, eux-aussi ont pris de la distance, ils ne font plus le tableau. René Robin est toujours présent, sa chemise rouge, sorte d’hommage à la Corot, ponctue la palette, mais il reste statique, les plis de son costume noir fidèle à ses premières apparitions.

L’enjeu pour Toussaint est dans le choc de l’impression globale, pas dans l’anecdote. Dans son Traité du paysage, André Lhote distingue deux types de paysagiste, ceux du clair-obscur comme Rembrandt et ceux de la couleur des enlumineurs gothiques jusqu’à Van Gogh. Toussaint est un coloriste. Depuis 1994, la palette a toujours évolué, subtile comme dans les paysages de neige, parfois plus dure comme dans les marines. Elle devient feutrée et ouatée dans les ciels d’hiver alors qu’elle sait être plus violente dans l’Atlantique du Vendée Globe.

L’artiste est capable de ce contraste suivant le moment du jour ou le besoin du sujet. Il ne s’agit pas que d’inspiration mais bien du résultat d’un travail approfondi suivant les exigences du métier, en cela bien sûr, Toussaint est tout sauf naïf.

Peintre intemporel, il est à rebours de l’histoire de l’art contemporain. Qu’importe ! Les plaisirs de l’art sont ceux des impertinences et la première est souvent faite à l’histoire elle-même. Les vérités du jour sont rarement celles de demain. Nous avons nos pompiers, nos gloires officielles, laissons le tamis des orpailleurs du temps artistique faire leur travail ! Plus que jamais, l’artiste a besoin d’être populaire. De Warhol à Jeff Koons aux États-Unis, Bernard Buffet en France, il faut produire pour inonder le monde, plus on est vu plus on est cher, la rareté n’est plus de mode. En 2014, Raphaël Toussaint aura peint cinq tableaux.

En 1991, dans son très bel hommage, Paul Guth s’interroge: « Raphaël Toussaint, un peintre naïf ?… Un problème qui le turlupine ». Qu’en est-il avec le recul du temps ? Toussaint est un artiste solitaire qui s’exprime sur un territoire étroit protégé par son monde à lui, son atelier, sa musique, son cocon familial, parfaitement accompagné par son épouse. Il vit sur un périmètre bien délimité, en cela, il garde fraîcheur, jeunesse, générosité, toutes ces qualités qui ne sont pas altérées au contact de la rudesse des choses de la vie. Il en résulte parfois une réelle naïveté.

Exposée au monde, elle peut sembler décalée. Les deux blocs de sujets religieux et Vendée Globe en témoignent largement (La Croix, Jean-Paul II, la Vierge (…) : il faut oser ! Il faut cette liberté de l’artiste ! En revanche, le long travail de composition, la recherche permanente de mieux faire, font de Toussaint un artiste proche des enlumineurs du Moyen Âge. Il n’est pas un peintre singulier en ce sens où lui-même n’est pas singulier. Il n’y a pas de déséquilibre, son travail ne s’exprime que dans l’harmonie et le calme familial. Toussaint est un primitif moderne de l’amont à l’aval de son œuvre et, au quotidien, dans chaque parcelle de son travail. Avec le recul de ces 50 années, le seul artiste qui autorise un rapprochement qualitatif et spirituel serait René Rimbert. Il est inutile de citer d’autres artistes naïfs tant les carrières et les œuvres diffèrent.

Soixante-dix sept ans accomplis, un travail de moine, une fidélité aux valeurs qui font l’honnête homme, aucune trace de cette facilité ambiante qui aurait pu dévoyer la production.

Cher Raphaël, les ravines, les haies, les futaies et les chemin creux de Vendée sont toujours les nôtres, les parties de chasse sont moins présentes, les fêtes traditionnelles s’éloignent mais surtout, gardez bon œil, photographiez ces paysages qui nous sont chers pour mieux nous les rendre dans le secret de votre atelier.

L’art est une trace de mémoire et la mémoire de l’art est la seule trace qui nous reste après le passage de l’homme.

Tiré du Catalogue de l’exposition « Les voyages pittoresque de Raphaël Toussaint »

Hôtel du Département de la Vendée – 1994-2015.

Tiré du Catalogue de l’exposition « Les voyages pittoresque de Raphaël Toussaint »

Hôtel du Département de la Vendée – 1994-2015.

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